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Confier son corps à la vérité d’un silence


Saisissantes, déroutantes, les photographies de Damien Guillaume sont une véritable rencontre qui vient trouer le quotidien de nos vies. Qu’il s’agisse d’un corps, d’un regard, d’une poitrine ou encore d’un visage, la rencontre avec ces images nous altère, nous trouble, nous émeut et nous inquiète.

Les photographies glissent sous nos yeux tandis que nous découvrons ces femmes nues. Nous apprenons alors leur intimité ; ce ne sont pas simplement des corps qui s’affirment et se donnent à notre regard, mais véritablement l’expression d’âmes. L’esprit s’éveille aux creux des seins, aux racines de la chair prête à exulter.


Extrait de la série photographique "Femmes et ivresses" de Damien Guillaume

Les arrière - plans sombres enveloppant les corps nus, se faisant ainsi source de lumière. Au fil du voyage de nos yeux aux images, dans une symphonie de rouge, de rosée, de vert et de jaune, les corps imprécis et vaporeux s’épaississent petit à petit. Les contours se précisent, et les présences prennent formes dans des regards tantôt abîmés, égarés, impatients et haletants. Dès lors, nous percevons l’infini de l’émotion de ce que les contours contiennent.

Angoisses, doutes, désarrois, rêves ou encore euphories et passions semblent habiter ces corps. Mais c’est aussi le secret inhérent à chacune de ses femmes que Damien trace dans ses photographies. Ce sont bien souvent des gestes involontaires, des femmes qui cherchent à occuper l’espace ; l’espace d’une soirée, l’espace d’un instant entre elles et lui, entre elles et son ivresse. L’ivresse dans leur gorge, l’ivresse des corps, l’ivresse des chairs exaltées. Précipiter la nuit pour dessiner demain. Plus vite. Sans retour. Sans avenir. Seulement l’empreinte de ces corps qui maintenant sous un manteau de nuit, apprennent l’absence de lendemains. Les corps s’ouvrent dans l’éclaircie de l’image, et passent de l’ombre à la lumière, de l’esprit à la chair. Celle-ci est subtile, comme l’on dit d’un vin qu’il est subtil ou d’une absence qu’elle est trop longue.

L’artiste développe ici un vocabulaire photographique poétique se nourrissant de la maladresse d’un corps nu, de sa fragilité à être, de son mystère, et de toute sa profondeur. Se laisser photographier c’est confier son corps à la vérité d’un silence, à la justesse d’une image. Des images qui guérissent ainsi les chairs à vifs, les âmes obscures, et qui changent alors la douleur en lumière.

Les photographies de Damien Guillaume concentrent, diffusent et distinguent tout à la fois. Elles nous apparaissent comme des corps poussés au creux des vignes, tels des phantasmes, à même de troubler notre regard un peu trop lisse. Qu’a t-il fait pour que nous les regardions ainsi ?

Il n’est pas sans rappeler qu’une seule interprétation des images n’est possible, voilà pourquoi l’artiste ici, ouvre pleinement ses photographies à l’interprétation. Le sujet des images passe soudain du portrait de jeunes femmes singulières à celui du rapport entre l’artiste et son modèle. Il existe à l’évidence une histoire derrière chacun de ces regards.


Extrait de la série "Femmes et ivresses"

Damien Guillaume trace ici un temps que Chris Marker expérimenta si justement dans son film La Jetée. Un temps qui dessine le seul moyen de survivre dans ce monde. Un temps ou seuls l’avenir, la promesse d’autre chose, et le passé, crié ici par le choc d’étreintes ivres, furtives et érotiques, peuvent sauver le présent.

Damien photographie ce qu’il ne veut plus vivre indéfiniment. Il photographie pour se libérer. Cesser, enfin, ce que l’œil trace une dernière fois. Fuir l’ivresse destructive pour connaître à nouveau la passion de vivre dans ce monde. La douleur de celui qui boit beaucoup trop est sans fond. Aller au delà de la souffrance, c’est aller au delà du pathétique. Ces images bouleversent parce qu’elles expriment le réel à l’état brut dans l’acharnement à vouloir survivre et vaincre enfin ces vertiges de nuits sans lendemains. Je voudrais ainsi clore ce voyage par les mots d’Albert Camus, qui se font immanquablement l’écho de ce que Damien tente de faire ici, donner un sens à la vie. Après une telle rencontre, nous voudrions nous aussi imaginer un jour, Damien heureux.

« A cet instant subtil où l’homme se retourne sur sa vie, Sisyphe revenant vers son rocher, dans ce léger pivotement, contemple cette suite d’actions sans lien qui devient son destin, créé par lui. (…) Aveugle qui désire voir et qui sait que la nuit n’a pas de fin, il est toujours en marche. Le rocher roule encore. (…) Chacun des grains de cette pierre, chaque éclat minéral de cette montagne pleine de nuit, à lui seul forme un monde. La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d’homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux. » (Le mythe de Sisyphe, Albert Camus)

Bévalot Léa, chercheur en histoire de la photographie

(Série Femmes & Ivresses par Damien Guillaume)

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